par Ceri
Aux Etats-Unis, les entreprises ont trouvé un moyen génial
pour se faire de l’argent sans rien faire… se faire de l’argent grâce à
la mort des employés qu’on a exploités. Moult entreprises US, parmi
les plus importantes, prennent des contrats d’assurance vie sur leurs
employés, sans le leur dire, pour toucher un maximum à leur mort.
On appelle ces assurances « paysan mort » (dead peasant),
« concierge mort » (dead janitors) ou « assurance
vie d’entreprise »[1], ça fait mieux. Le procédé est simple et
date au moins de la deuxième guerre[2] : un employeur assure un de ses
employés lambda (sans l’en informer) et verse une somme chaque année à
un assureur. Suivant la mise de départ, le risque que la personne
meure vite ou pas, suivant l’âge et le sexe, cette somme sera plus ou
moins élevée. Quand l’employé meurt, l’entreprise
touche une somme pouvant varier de quelques dizaines de milliers
de dollars à plus de quatre millions et demi de dollars (mais peut-être
davantage, on l’ignore). Après le 11 septembre, ça a été le jackpot
pour les employeurs installés dans le « World Trade Center ».
Rentabiliser les employés au maximum
A la mort d’un de ses employés décédé d’une attaque cardiaque en
1998, Wal Mart (1er employeur aux Etats-Unis à l’époque) a
touché 64.000 $. Rien qu’en Floride, 132
employés « assurés » de Wal Mart sont décédés jusqu’à présent. A
cette époque, Wal Mart proposait 5.000$ (une partie de la somme touchée
au décès de l’employé) aux employés qui acceptaient de participer à un
‘plan santé’ dans lequel il s’agissait de faire prendre une assurance à
un maximum d’employés pour qu’une partie des gains retombe sur toute
l’entreprise. Ca, c’était le discours. En réalité, Wal Mart s’en
mettait 95% dans les poches et se gardait bien de préciser combien il
comptait gagner avec ces assurances. Et puis en 1998, il n’a même plus
été question de ces 5.000$.
Cette année-là, d’anciens
employés de Camelot Music[3], dont certains travaillaient à temps
partiel, ont appris qu’ils avaient été assurés pour des sommes allant
de 273.000 à 368.000 $ par tête, et au total 1.400 employés, parmi
lesquels tous ceux qui travaillaient à plein temps, étaient concernés.
Certains étaient passés très brièvement chez ce disquaire. L’un d’eux
est décédé de complications liées au SIDA à 29 ans, en 1992, et CM
Holdings, la société mère de Camelot Music, a
touché 339.302$ alors qu’il ne travaillait plus là. 168.875 $ ont
servi à rémunérer les dirigeants de la boîte. La famille d’une autre
employée décédée à 62 ans d’une maladie grave et longue, a perçu 21.000
$ d’une assurance vie contractée par CM Holdings après sa mort (alors
que la famille a pleuré pour que CM Holdings leur donner 5.000$ afin
d’acheter un fauteuil roulant lorsqu’elle était encore vivante, ce qui a
été refusé), mais la boîte a touché 180.000 $. Un peu comme le patron
assure sa maison ou sa voiture (auxquels il tient en principe), il
assure sa main d’œuvre (qu’il peut remplacer facilement et qu’il ne
possède pas en principe).
Fin 2001, Hartford Life, un des principaux pourvoyeurs de ces
assurances, avait contracté avec ses différents clients pour 4,3
milliards de dollars d’assurances « paysan mort », ce qui lui a valu 37
millions de dollars sur son milliard de bénéfice en 2001. La Cour des
Comptes US a calculé en 2004 que les banques et entreprises US
détenaient pour 56 milliards de dollars de ces assurances « paysan
mort » en 2002, et qu’elles en ont tiré un modeste bénéfice de 2,2
milliards de dollars cette année-là.
Prestations de décès
|
Felipe Tillman
|
William Smith
|
Doug Sims
|
Peggy Stillwagoner
|
|
Emploi
|
Travailleur Music-Store
|
Commis dépanneur
|
Travailleur au centre de distribution
|
Infirmière à domicile
|
|
Mort
|
Janvier 1992
|
Décembre 1991
|
Décembre 1998
|
Octobre 1994
|
|
Âge
|
29
|
20
|
47
|
51
|
|
Cause
|
SIDA
|
Tué au travail
|
Crise cardiaque
|
Accident de voiture
|
|
Prestation de décès
|
339.302 $
|
250.000 $
|
64.504 $
|
200.000 $
|
|
Payables à
|
Camelot Music/CM
|
National Convenience Stores
|
Wal-Mart Stores
|
Advantage Medical Services
|
Source: WSJ research Source: WSJ recherche
Le
cas de William Smith, détaillé par le Wall Street Journal
en 2002, est révélateur : au Noël de 1991, pour gagner un peu plus
d’argent, le jeune homme de 20 ans fait des heures supplémentaires dans
une boutique de dépannage, au Texas, quand un voleur le tue par
balles. Son employeur, National Convenience Stores Inc (NCS), n’avait
pas contribué à la caisse d’indemnisation des travailleurs qui meurent
au travail, mais avait souscrit une assurance-vie sur sa tête auprès de
la banque Lloyd’s de Londres qui lui a versé 250.000$. Pour régler
d’éventuels litiges, l’employeur a reversé 60.000$ à l’épouse et au
fils de la victime et à l’époque Mme Smith, âgée de 18 ans, toujours au
lycée et mère d’un enfant de 1 an, pensait que l’employeur de son
défunt mari était vraiment gentil. Jusqu’à ce qu’elle apprenne que
l’employeur en question avait perçu 250.000 $ grâce à la mort de
William, après quoi elle décide de poursuivre NCS car l’entreprise
n’avait aucun intérêt à assurer son mari. La Cour a estimé que
l’employeur devait lui verser 456.513 $ pour l’assurance, les frais
d’avocat et les intérêts. NCS a fait appel, puis a accepté de régler
390.000$ à Mme Smith.
En 2002, on estimait que 5 à 6
millions d’employés américains étaient « couverts » par ce type
d’assurance et on « apprenait » que des multinationales comme Wal-Mart (350.000
employés couverts entre décembre 1993 et juillet 1995[4]), Procter
& Gamble, Dow Chemicals ou Nestlé avaient pris de telles
assurances pour des employés normaux qui ne sont pas de hauts
cadres[5]. Pourtant, ça faisait déjà vingt ans que le système s’était
généralisé aux « employés de base ».
Ce qui pose un gros problème dans cette histoire, c’est que le
principe-même d’une assurance veut que celui qui la souscrit n’a pas du
tout intérêt à perdre ce qu’il assure. Et si la loi permet que mon
voisin prenne une assurance sur ma maison, il aurait carrément intérêt à
ce qu’elle brûle. En l’occurrence, le jeu est faussé car l’entreprise a
intérêt à ce que l’employé meure, jeune si possible. Ca marche pour
les employés à temps partiel, les retraités et même les anciens
employés qu’on a licenciés. Un employé américain pourrait donc
probablement avoir plusieurs assurances sur le dos à la fin de sa
carrière et rapporter à différents employeurs.
Autre fait choquant, au-delà du principe même : les employés
concernés ne
sont parfois pas au courant du tout que leur patron a pris une
assurance-vie sur leur tête, et certaines familles ont appris
l’arrangement tout à fait par hasard[6], se demandant si le
procédé est légal. Dans des Etats comme le Texas[7], on a fait
passer une loi au début des années 2000 pour imposer aux entreprises
d’informer leurs employés qu’elles ont pris un contrat d’assurance sur
leur tête, mais elles n’avaient pas besoin de l’accord des employés pour
souscrire l’assurance.
Là-bas, ce procédé ne choque pas grand monde, en fait. Avant 2009 et
la mise en application de la réforme d’août 2006, seulement quelques
Etats avaient imposé le consentement écrit[8] de l’employé. Mais aucun
registre ne recense l’ensemble des entreprises[9] qui se livrent à ces
pratiques ni les montants concernés, puisqu’il s’agit de contrats par
définition privés.
Les arguments des employeurs concernés sont tournés comme il faut :
Wal Mart, par exemple, expliquait qu’il avait pris ces polices pour
contrebalancer l’augmentation des coûts santé de ses employés. Ainsi,
le motif est acceptable pour les autorités US mais au final les
entreprises font ce qu’elles veulent de cet argent puisque personne ne
va vérifier tant qu’il n’y a pas de procès. Et c’est pour permettre aux
entreprises de financer
les « avantages sociaux » des employés (on notera au passage le
terme ‘avantage’ pour désigner ce qui n’est plus qu’un résidu d’acquis
sociaux) et de « protéger l’entreprise des coûts financiers liés à
la perte d’un employé » que les assureurs vantent leurs produits
de « corporate-owned life insurance », ou COLI. On
mentionne aussi, rapidement, le « fonds de transition lié aux
accords d’achat/vente », c’est-à-dire la
masse d’argent virtuel puis réel disponible pour l’entreprise,
par la magie des produits dérivés : en fait la somme versée par
l’entreprise est immédiatement
titrisée et jouée en bourse, comme on a fait un peu plus tôt avec
les crédits hypothécaires. Certains contrats permettent même à
l’entreprise de toucher un « paiement anticipé » de la prime finale
chaque année, d’autres d’effectuer des paiements ajustables, d’autres
d’augmenter la prime de décès etc.
On sait qu’en 2008 les banques[10] étaient des grandes fans de ces
contrats et Bank of America était la championne du genre avec plus de
16,2 milliards de dollars, suivie par Wachovia Corp (rachetée
depuis par Wells Fargo[11]) qui en avait pour 14,5 milliards. JP
Morgan Chase en détenait pour plus de 11 milliards, Wells Fargo pour
5,7 milliards, Citibank pour plus de 4 milliards, etc. Mais AIG, Coca
Cola, Fannie Mae, Brystol Meyer Squibb, American Express, Walt Disney,
Mc Donnell Douglas, Alpha corp, AT & T, Kimberly Clark, Tyson Foods
détenaient aussi des paquets de ces assurances. La liste
est très longue, et il serait vain de vouloir être exhaustifs
là-dessus. Au total, d’après le Wall Street Journal[12], les
entreprises avaient pour 122,3 milliards de dollars d’assurance
« paysan mort » en 2008, contre 65,8 milliards fin 2004.
Et il semble que le système contamine d’autres pays : en janvier
2009, un quotidien nippon déclarait que la compagnie d’assurances
japonaise Shinwa, qui venait de faire faillite, était pervenue à se
faire 100 millions d’euros de commissions en gérant plus de 10.000
contrats d’assurance-vie vendus à
de nombreuses PME pour assurer leurs employés. Shinwa se faisait
passer pour un simple intermédiaire, et les employeurs pouvaient déduire
la somme qu’ils versaient chaque année. Mais heureusement, au Japon il
est interdit de prendre une police d’assurance pour quelqu’un d‘autre
que soi-même.
But de la manœuvre : payer moins d’impôts
L’affaire est des plus glauques, car en réalité les entreprises
souscrivent ces assurances pour gonfler leurs actifs
par « effet de levier », comme ils disent, et emprunter moins
cher. Et comme les sommes garanties par ces polices d’emprunter, les
entreprises bénéficient de réductions d’impôts sur ces emprunts.
Ajoutons que les polices d’assurance-vie sont défiscalisées à 100%, et
on peut légitimement se demander si ces entreprises ont encore besoin
de faire travailler leurs employés puisqu’ils rapportent tant avant
même d’avoir franchi la porte de l’usine.
Malgré les tentatives d’enrayer le phénomène, ces produits
d’assurances ont le vent en poupe. Les conseillers financiers et les
assureurs vantent
en effet les mérites de ces polices auprès des banques et des
entreprises, et
savent s’adapter aux évolutions législatives. « Combien peut
financièrement rapporter la mort d’un employé de base à un employeur ?
», interroge
cyniquement le North Carolina Banking Institute, avant d’expliquer
que de grands établissements tels que JP Morgan Chase ou Bank of
America s’y donnent à cœur joie. D’autres proposent un tableau
récapitulatif qui compare les « investissement traditionnels » des
banques, et les BOLI :
|
|
Investissement traditionnel
|
BOLI
|
|
Investissement
|
2.000.000 $
|
2.000.000 $
|
|
Revenu
|
60.000 $ (3 %)
|
109.800 $ (5,49 %)
|
|
Taxes
|
20.400 (34 %)
|
/
|
|
Revenu net
|
39.600 $ (1,98 %)
|
109.800 (5,49 %)
|
Source: Mero Capo, APB Financial Group
Soit un bénéfice de 70.200 $ par rapport à un « investissement
traditionnel », c’est-à-dire taxé. En 2004, la cour des Comptes
estimait que les pertes de revenus fiscaux liés aux dégrèvements qui
vont avec les COLI et BOLI s’élèveraient entre 7,3 et 13 milliards
de dollars pour la période 2004-2008.
De fait, selon certains cabinets de conseil, 67%
des 50 plus grandes institutions financières des Etats Unis
détenaient des BOLI en juillet 2007.
Ainsi l’année dernière, le Council of Life Insurers estimait que les
entreprises versaient 8 milliards de primes tous les ans, soit 20% du
total des assurances-vie vendues chaque année, et qu’elles comptaient
grâce à cela obtenir pour 9 milliards d’allègements fiscaux sur cinq
ans.
L’argent, semble-t-il, sert souvent à payer les bonus des cadres
supérieurs qui les ont exploités pour un salaire de misère pendant des
années. Une ex filiale d’Enron, Portland General, avait mis 80 millions
de dollars de côté pour financer la complémentaire retraite de ses
cadres.
Les législateurs US se sont penchés sur ce problème dans les années
80, quand quelques amendements fiscaux du Tax Reform Act de 1986 ont un
peu restreint le caractère déductible de ces polices d’assurance vie,
en plafonnant le montant à 50.000$ par personne assurée et en limitant
le montant des paiements qui peuvent être compris dans ces assurances. Les
entreprises se sont donc adaptées et, puisque le montant par
employé était limité à 50.000$, elles ont mis en place de vastes ‘plans
santé’ afin de faire signer un maximum de salariés. On crée aussi un
système qui permet à l’employeur de déduire de ses impôts les
versements annuels qu’il fait à l’assureur, puisqu’il s’agit,
quand-même, d’une police d’assurance.
Au final, pour un versement annuel de 100 millions de dollars qui
est immédiatement transformé
en produits dérivés (qui eux-mêmes peuvent rapporter beaucoup,
par exemple s’ils sont investis dans la dette grecque), l’abaissement
fiscal espéré par l’entreprise est de 3,6 millions de dollars, comme
l’explique une fédération d’assurances. Enfin bref, les
affaires continuent et les avantages fiscaux sont loin
d’être les seuls atouts de ces polices vantés par les assureurs.
Chaque Etat ou presque a sa version adaptée en fonction des
restrictions locales.
Le Congrès a essayé de légiférer
sur ce système en 2006[13], mais les changements ne concernent
pas les assurances prises avant août 2006. Cependant, il y a quand-même
une évolution : pour qu’un employeur prenne une des assurances-vie, il
faut qu’il informe son employé par écrit, qu’il obtienne l’accord
écrit de l’employé, et que l’employé ait travaillé pour l’entreprise
qui touche le magot l’année même de son décès. Si ces conditions ne
sont pas réunies, la défiscalisation tombe et l’employeur est
susceptible d’être poursuivi par l’employé ou sa famille.
L’entrepreneur doit aussi dire au fisc quels employés sont assurés
ainsi que le montant global, et les intérêts sont taxés.
Mais ça n’a pas vraiment freiné ce business, et depuis août 2006 les
banques ont « investi » de très grosses sommes dans ces
assurances-vie. De fait, le fisc US estimait que malgré la loi du 17
août 2006, « c’est comme si beaucoup d’employeurs (…) n’étaient
pas au courant de la notification et du consentement obligatoires et
que, surtout, ils ne s’y conformaient pas ».
En mai 2009, le Trésor US a proposé de plafonner
les dégrèvements fiscaux liés à certains de ces contrats, car
leur montant avait quand-même doublé entre 2004 et 2008. A titre
d’exemple, on sait que Citybank
détenait pour 2,215 milliards de dollars de ces contrats au 31
mars 2006, pour 3,3 milliards au 31 mars 2007, et pour 3,99 milliards
au 31 décembre 2007, soit six mois plus tard[14]. Accessoirement,
Citibank a licencié autour de 20.000 employés, suite à la crise
subprime.
Mais les lobbies des banques et des assurances ne se laissent
évidemment pas faire. L’Independant Community Bankers of America, un
lobbie des banquiers US, crie au
péril à cause de la crise, et appelle ses affiliés à s’opposer à la
proposition du Trésor qui « empirerait » la situation de ces pauvres
banques, tout en réclamant encore plus de dégrèvements fiscaux.
Pourtant, en juin 2009, le
Fisc a sévi en mettant en œuvre la réforme de 2006: le montant
de l’exemption fiscale du « bénéfice de mort » (c’est l’expression
utilisée) ne peut pas dépasser le total des sommes versées par
l’employeur pour payer l’assurance, mais surtout il faut le consentement
écrit préalable de l’employé, qui doit être informé de la somme
maximale espérée par l’employeur à sa mort. Si l’employeur fait tout
ça, les exemptions fiscales demeurent dans le cas où le travailleur
était dans l’entreprise à un moment durant l’année précédant sa mort.
Toutefois, on peut imaginer sans problème qu’un employeur est dans
la mesure d’exercer une pression sur un candidat ou sur un employé
précaire afin qu’il signe le formulaire. Car la réalité, c’est qu’un
employé a rarement le choix à part celui de partir.
Le tableau suivant permet de se rendre compte que la loi
n’a pas été des plus dissuasives, du moins en ce qui concerne les
banques et leurs BOLI. En fait, on dirait que depuis la fin de la crise
subprime, les banques tentent de se refaire un peu partout y compris
avec les assurances vie sur leurs employés. Dans une banque comme JP
Morgan Chase, on a même nommé une « vice présidente » des BOLI, à New
York.
|
|
Décembre 2007
|
Mars 2008
|
Juin 2008
|
Septembre 2008
|
Augmentation (en %)
|
|
Bank of America
|
14,3 Md
|
14,5 Md
|
16,5 Md
|
17,1 Md
|
19,5 %
|
|
Citibank
|
3,9 Md
|
4,03 Md
|
14,5 Md
|
14,6 Md
|
5 %
|
|
Wachovia
|
14,6 Md
|
14,4 Md
|
14,5 Md
|
14,6 Md
|
0 %
|
|
Washington Mutual
|
4,9 Md
|
5,02 Md
|
5,07 Md
|
NC
|
3,4 %
|
|
Wells Fargo
|
4,9 Md
|
5,15 Md
|
5,19 Md
|
5,36 Md
|
9,38 %
|
Evolution du montant des « bank-owned life insurance » en
milliards de dollars. Source : Mike Myers. Mais on peut trouver
d’autres chiffres, toutefois très proches.
Comme on pourrait s’en douter, les rapaces se dévorent aussi entre
eux : en 2002, Wal Mart, qui se plaignait du trop faible rendement de
ces assurances[15], a poursuivi notamment les assureurs AIG et
Hartford Life malgré que sa plainte ait
été rejetée trois fois par le tribunal de 1ère instance
du Delaware et acceptée trois fois par la Cour suprême du Delaware
(rappelons au passage que cet Etat est le plus grand paradis fiscal des
Etats-Unis). Pourquoi ? Parce que ces assureurs auraient promis à Wal
Mart une défiscalisation liée à ces polices d’assurances, et ça a raté.
Pour la Cour, de toute manière, il s’agissait d’une fraude fiscale
basique.
Avec la crise subprime, en fait, de nombreux employeurs ont vu se
déprécier la valeur de ces assurances. Fifth Third, qui avait injecté
612 millions de dollars dans ces polices en 2004 et 2005, a
perdu 323 millions de dollars début 2008. Du coup, la boîte a
porté plainte contre l’assureur, Transamerica Life Insurance pour
récupérer les 323 millions de dollars sous forme de dommages et
intérêts. Diantre ! Il semble que les innocentes multinationales se
soient fait rouler avec les assurances vie comme le furent leurs
salariés avec les prêts hypothécaires… A leur décharge, il faut dire
que ces polices d’assurances sont calculées selon des formules savantes
et le jargon est complexe. Tout
est évidemment calculé : la mise minimum, la durée du retour sur
investissement, le risque, la plus value qu’on peut en espérer…
Seul
Dow Chemicals, qui avait assuré en entre 1989 et 1992 plus de
21.000 salariés dans le cadre, là aussi, d’une sorte de ‘plan
santé’[16] dans lequel les salariés touchaient 5.000$ à sa mort[17], a
gagné contre le fisc qui devait lui rendre 22,2 millions de dollars. A
l’origine, il s’agissait de faire gagner 10 millions
de dollars à Dow Chemical en un an. Entre 1988 et 2000, Dow
Chemicals a versé plus de 1,5 milliard de dollars pour les assurances
« paysan mort » de ces 21.000 salariés, dont la moitié provenait
d’emprunts défiscalisés.
Mais un jour, le fisc s’est retourné contre Dow Chemicals (ainsi que
contre Camelot Music, Winn Dixie ou American Electric Power) afin de
récupérer des impôts impayés. La poursuite contre Dow Chemical se
basait sur le fait que pendant les neuf ans qui ont suivi le plan
santé, « les prêts liés à ces polices étaient la principale
source de fonds [pour Dow Chemicals] durant la
première, deuxième, troisième, huitième et neuvième années » du
plan qui concernait 4.000 personnes, et durant les trois premières
années pour ce qui était du plan qui concernait les 17.000 autres
personnes. Mais le fisc a perdu. Et puis après, ce sont les
contribuables qui
se sont retournés contre le fisc, et ils ont gagné.
Un député démocrate, Gene Green, tente depuis dix ans pour l’instant
en vain d’interdire
ces polices d’assurance. Mais il faut dire que les lobbyistes des
assurances ont fait leur possible pour éviter les restrictions.
La Cour d’Appel US, qui a
jugé l’entreprise Winn Dixie, une firme de courtage en
assurances, a estimé que le système de l’assurance « paysan mort »
était un montage destiné à éviter des impôts fédéraux.
Ce qui est très grave, avec cette affaire, c’est la dérive qui en
est le corollaire. Ainsi la veuve de Mike Rice, un employé de Wal Mart
décédé à 48 ans d’une crise cardiaque sur son lieu de travail,
considère que son mari est décédé en partie à cause du stress qu’on lui
infligeait au travail (et Wal Mart est bien connu pour le caractère
humaniste de son management). Wal Mart avait pris une assurance
sur la tête de son mari, pour un montant de 300.000$. En outre, il
semble que Mike Rice était en train de sortir une télévision de 27
pouces de la voiture d’un client au moment où il a fait son attaque
cardiaque, puisque personne d’autre n’était là pour le faire.
En outre, le suicide n’étant pas forcément une clause d’exclusion
qui interdit de toucher la prime, on peut imaginer qu’il suffit de
pousser au suicide un employé qu’on vient d’assurer pour toucher le
jackpot. En fait, la plupart
des assureurs remboursent si le suicide intervient plus de
deux ans après la signature du contrat.
Les plaintes de
familles sont nombreuses, et certaines ont
agi en class action lors des procès, à l’instar des employés de
Wal Mart en Floride, au Texas où 380 familles d’ex employés réclament au total 15
millions de dollars[18], ou en Oklahoma, où Wal Mart a du payer 5,1
million de dollars pour régler un recours collectif des familles. Les
griefs portent essentiellement sur l’intérêt
des entreprises à assurer ses employés et sur le consentement. En
Louisiane, par exemple, on
peut se retourner contre quelqu’un qui a pris une assurance sans y
avoir un intérêt mais au bout de 10 ans il y a prescription. Pour ce
qui est du consentement, les employés qui ne sont pas mis au courant de
la police d’assurance peuvent se plaindre que l’assureur ait utilisé
des informations personnelles sans le leur dire.
Actuellement, et parce que le fisc perdait beaucoup d’argent, le
système est moins rentable pour les entreprises qu’il ne l’a été, et le
consentement permet au moins aux employés d’être au courant du
« contrat » passé sur leur tête. Mais on n’a pas remis en cause le
principe.
Les patrons trouvent normal de se prémunir. Contre quoi, au juste,
personne ne saurait le dire exactement. Et ils trouvent aussi
parfaitement normal de dégager du cash à partir de rien, uniquement en
spéculant sur une dette qui finalement est un pari sur la mort.
Notes
[1] Corporate-owned life insurance (COLI) ou encore « employer-owned
life insurance » (EOLI). Les banques ont quant à elles des BOLI pour
“bank-owned life insurance”.
[2] Mais apparemment, ce procédé interdit par le Parlement anglais
en 1774 (interdiction de prendre une assurance si on n’a pas un intérêt
direct sur l’objet du contrat) s’est à partir de la deuxième guerre
pour les « hommes-clé », et
s’est généralisé dans les années 80 quand une réforme a rendu les
obligations municipales moins attractives pour les banques et les
entreprises.
[3] Camelot Music a finalement été condamné (suite à des plaintes
pour « enrichissement injuste ») pour son montage financier destiné à
payer moins d’impôts. Tout comme Wall Mart, American Electric Power et
Down Chemicals.
[4] Pour des sommes allant de 50.000 à 80.000$ suivant l’âge et le
sexe, sur des employés de 18 à 70 ans qui participaient au « plan
santé » de Wall Mart. Officiellement, Wal
Mart aurait cessé de prendre ces polices d’assurance en 1995 et
aurait les aurait annulées totalement en 2000 car la boîte perdait de
l’argent.
[5] En France, des assurances de ce type existent, mais uniquement
pour assurer les haut dirigeants car une mort brutale pourrait
éventuellement poser quelques problèmes à l’entreprise.
[6] Ce fut par exemple le cas d’une
certaine Irma Johnson, dont le mari décédé d’un cancer du cerveau à
41 ans en 2008, travaillait chez Amegy Bank (filiale de Zions
Bancorp). A sa mort, elle a reçu par erreur un chèque de Security Life
of Denver Insurance Co, d’un montant de
1,6 million de dollars, premier versement pour une police s’élevant
à 4,7
millions de dollars, 67 fois le salaire annuel de son mari (moins
les taxes cela faisait 3,8 millions), payable à Amegy Bank.
L’entreprise, lors du procès, a affirmé qu’elle avait proposé au mari
d’Irma Johnson, qui avait déjà survécu à deux cancers du cerveau, de
signer une assurance-vie de 150.000$. Il aurait signé en 2001(mais
n’était probablement pas en état de le faire), et la banque l’a viré
quatre mois plus tard car son rendement au travail (après deux
opérations du cerveau) avait diminué. La famille n’a bien sur rien
touché des 4,7 millions de dollars sur le moment. Cela s’est terminé par
une transaction d’un montant tenu secret.
[7] Mais au début des années 2000, le Texas avait envisagé
d’interdire, sauf quelques exceptions, qu’une entreprise puisse
contracter une telle assurance pour ses employés de base.
[8] La Californie
(complètement interdit), l’Illinois (le consentement est acquis si
l’employé ne s’oppose pas dans les 30 jours à cette police
d’assurance), New York (l’employé peut résilier la police en quittant
l’entreprise) et le Texas (mais seulement dans certains cas).
L’Arkansas, la Géorgie, l’Iowa, le Maine et d’autres réclament le
consentement écrit, d’autres comme le New Jersey, le Tennessee, le
Vermont, le Wyoming (qui craint quand même pour la réputation
des banques qui pratiquent ce système) ou la Caroline du Nord et du
Sud ne réclament rien du tout, laissant la voie libre à l’employeur.
[9] Les banques doivent cependant le signaler au fisc.
[10] On appelle ces contrats des BOLI pour “bank owned life
insurance”, qui couraient toujours après que l’employé ait quitté la
banque. D’après deux cabinets d’avocats de l’Oklahoma, près de la
moitié des banques aux Etats-Unis ont pris ces assurances, pour un montant
total de 120 milliards de dollars fin 2008. Le montant
a augmenté rapidement : en 2004, 3.474 banques US détenaient pour
65,8 milliards de BOLI, et deux ans plus tard elles étaient 4.082 à
détenir pour 106,8 milliards de dollars de BOLI. En 2001 déjà, les
banques détenaient la plupart de ces polices : elles ont versé 5,2
milliards de dollars pour ces assurances en 2001, quand les entreprises
versaient –seulement- 4,1 milliards. Au total : 9,3 milliards.
[11] Ce
qui impliquerait que la mort des ex employés de Wachovia
bénéficierait finalement à Wells Fargo, qui n’a aucun intérêt à avoir
ces polices d’assurances sur des employés qui n’ont jamais travaillé
là. Accessoirement, Wachovia a été rachetée après avoir essuyé, disait
la boîte, 315 millions de dollars de pertes au 1er trimestre 2008 dans
le business des assurances vie employés.
[12] « Banks Use Life Insurance to Fund Bonuses », Wall Street
Journal du 20/05/09.
[13] C’est le Pension Protection Act signé le 17 août 2006, dont une
section complète le Code des Impôts.
[14] Et encore : ces sommes représente la valeur de ces assurances
en cas de rachat. Le jackpot est donc supérieur.
[15] Wal Mart estimait en effet avoir perdu 150 millions de dollars à
cause d’une mauvaise information des assureurs.
[16] En fait plan « Grand ouest » pour 4.051 « employés-clé », et un
plan « vivre ensemble » pour 17.061 autres employés. Le premier
versement opéré par Dow Chemicals était de 10.000$ par personne, mais
la boîte a pu emprunter (non imposables) 50.000$ pour payer les polices
de chacun. Cela permettait donc de « lever du cash ».
[17] Mais si la personne a été virée ou a démissionné (le texte dit
« si vous avez quitté l’entreprise »), ce ne sera plus que 2.500$, et
la somme ne sera versée qu’au conjoint, pas aux enfants. Si pas de
conjoint, pas d’argent. Et attention : tout le monde n’était pas
« éligible » pour bénéficier de cette magnifique couverture.
[18] Mais, si au Texas et en Oklahoma, Wal Mart a été condamné, en
Floride l’issue
est incertaine, puisqu’un juge fédéral a déclaré que les familles
n’avaient pas le droit de poursuivre, selon la loi de Floride.
Cependant la Cour d’appel ne semble pas d’accord.
Ceri est journaliste en Belgique.
Son blog : http://dondevamos.canalblog.com