La barbarie stratégique
AUTEUR : Fabio MINI *
Les dommages
collatéraux sont par définition ceux qui sont causés à la population
civile lorsqu’on tente de frapper des objectifs militaires. Ils peuvent
être prévus ou inopinés et ils sont causés par un manque de précision
des armes ou par une erreur. Pendant la guerre au Kosovo, le
porte-parole de l’OTAN a utilisé le terme de dommages collatéraux de
façon extensive et absolue, même quand l’offensive contre des
structures civiles était en fait intentionnelle.
Par conséquent, un fait qui risquait
d’être condamné pour crime de guerre a été déclassifié et les victimes
sont devenues responsables de leurs morts, coupables d’être au mauvais
endroit au mauvais moment. L’affaire a constitué le début d’une
nouvelle école de pensée et aujourd’hui les gens se sont tout
simplement habitués au caractère inévitable des victimes civiles dans
toutes sortes de conflits, même les conflits entre gendarmes et
voleurs. D’un point de vue militaire, c’est un signe de régression de
la guerre vers un conflit entre des camps asymétriques : une régression
pour l’humanité autant que pour la stratégie militaire. La
régression
pour l’humanité a encore empirée depuis qu’elle est soutenue par une
stratégie militaire et passe maintenant pour une « évolution ».
Le fait est que, malgré toutes les lois internationales, les codes
militaires et les usages de guerre, ce sont les victimes civiles qui
sont une fois de plus, devenues les cibles réelles dans les guerres.
Nous sommes revenus à une destruction « structurelle »
adoptée pendant la 2ème Guerre mondiale avec les tapis de bombes et
pendant la guerre du Vietnam avec l’utilisation du napalm.
 Les bombes aux phophores sont interdites sur les villes
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Ce genre de guerre sembla toucher à sa
fin lorsqu’ il fut nécessaire qu’une distinction soit faite entre les
forces combattantes et les non-combattantes, quand l’éthique fut mise
au premier plan pour mettre en place des règles pour la protection des
civils et que, au nom de l’intérêt général, il fut suggéré de limiter
les dégâts, car, selon les mots de Liddell Hart, « l’ennemi d’aujourd’hui est le client de demain et l’allié de l’avenir ».
Ce genre de guerre sembla être à jamais révolu quand la destruction
nucléaire fut remplacée par les frappes de précision qui représentent
la stratégie et la révolution technologique les plus importantes de la
seconde moitié du siècle dernier. Or, nous avons perdu toute trace et
mémoire de tout cela quand des experts ignorants se sont livrés à la
justification militaire des dommages collatéraux.
Avec les armées et les armes
perfectionnées d’aujourd’hui, les dommages collatéraux devraient être
réduits à zéro mais avec les nouveaux ennemis, archaïques et
désespérés, la destruction des structures militaires et économiques ne
parvient plus à faire plier la volonté de leur résistance. Il n’y a que
les maisons, les églises, les mosquées... Et les gens, les femmes et
les enfants. Toutes les cibles faciles et par conséquent, le réel défi
stratégique n’est pas dans la façon de détruire mais comment éviter de
frapper des innocents.
En Tchétchénie, en Afghanistan, au Liban et aujourd’hui, à Gaza, la
stratégie délibérée consistant à atteindre des civils afin de les
retourner contre les insurgés, les rebelles ou les soi-disant
terroristes, est une nouvelle régression.
 Partout où passe l’État hébreux, les morts civils s’accumulent
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Ceci nous renvoie aux guerres
contre-révolutionnaires, qui en fait apportaient toujours la victoire
aux rebelles, et nous devrions nous remémorer les actions redoutables
des occupations coloniales. Même la justification et le camouflage de
ces régressions par des moyens de propagande sont du déjà vu. Les noms
et certains moyens ont changé mais les résultats restent les mêmes.
La guerre
psychologique, en essayant de prouver que les civils ne sont pas des
cibles mais qu’ils sont en fait les victimes de l’ennemi qui les
utilise comme boucliers humains, n’a pas changé depuis des siècles. Et c’est pourquoi l’ennemi doit toujours être représenté comme le « méchant ».
Les mêmes messages sont utilisés même si les prospectus, la radio, la
télévision, les ambassadeurs et les groupes de pression politiques ont
remplacé les proclamations et les infiltrations. Hier, la population
qui n’avait pas de système d’alarme était alertée des attaques
imminentes par le vrombissement des bombardiers. Elle n’avait que
quelques minutes pour trouver un abri. Aujourd’hui, on
téléphone aux victimes mais ceci, comme par le passé, ne peut pas aider
ceux qui sont piégés à l’intérieur comme des rats et qui n’ont nulle
part où aller. C’est juste du cynisme.
Le tout nouvel aspect de la guerre
psychologique est que ce n’est plus l’ennemi que l’on vise mais ses
propres troupes et, surtout, l’opinion publique nationale et
internationale. Cette arme de manipulation des masses
et de destruction de l’intelligence est dirigée contre ses propres
forces et contre ses propres alliés. Et tous les soldats savent qu’il
n’y a rien de plus dangereux que de commencer à croire sa propre
propagande.
 Un soldat qui tue des civils ; est-ce un terroriste ? Si on me répond non, il va falloir m’expliquer !
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Les armées les plus puissantes du
monde ne savent pas reconnaître ni faire face aux nouvelles formes de
la guerre asymétrique. Elles ne peuvent comprendre, faire les
distinctions nécessaires, trier les informations et opérer de façon
chirurgicale. Elles ne savent pas gérer leur propre excès de puissance
et elles ont perdu toute conscience de l’inutilité et de l’illégalité
de toute destruction civile. Elles ne réalisent pas que tout cela ne
fait que rendre la guerre encore plus barbare : un luxe que les
terroristes peuvent se permettre. Pas nous.
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 * Fabio MINI
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Sur l’auteur : Général italien, commandant de la KFOR (Force de l’OTAN au Kosovo) d’octobre 2002 à octobre 2003.
Traduit par Isabelle Rousselot, révisé par Fausto Giudice
Isabelle Rousselot et Fausto Giudice
sont membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité
linguistique. Cette traduction est libre de reproduction, à condition
d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur, la traductrice,
le réviseur et la source.
Source : en italien et en français